LE PROGRES ET LES DEPECHES DU JURA / 18 mai 2003Claudie Maigrot, la bonne fée du tissu.Coup d’envoi des arts plastiques au Centre culturel de Bersaillin; l’exposition de Claudie Maigrot se tiendra jusqu’au 29 mai. Détour incontournable pour tous les amateurs de tapisseries, même si celles-ci témoignent d’une technique non conformiste.C’était au temps exquis de jadis. Au temps des sortilèges, quand les fleurs parlaient aux hommes dans des courtils enchantés et que l’on extrayait avec de longues pinces la pierre de folie des agités du bocal. La fée Mélusine, grisante et vénéneuse, conversait avec sa psyché, tandis qu’on sculptait vaillamment le verbe gésir sur d’autres pierres, aux jours de peste noire. Près de l’âtre, les échecs, importés des croisades, occupaient les soirees de nobles chevaliers et gentes dames, tandis qu’en Somme, l’armée de Philippe VI de Valois prenait la pâtée face aux archers d’Edouard III. Sombre Crécy. Dans la pénombre des cloîtres, les moines brodaient force manuscrits pour le génie grignoteur. Un splendide vaisseau de pierre fendait la mer sur l’immense plaine de Chartres. Partout l’on vivait moyenâgeux, souvent gueux, parfois joyeux. Enfin – oyez-le aussi – Lady Godiva, Comtesse de Chester, en vint à supplier tant et tant son époux Loéfrie de baisser les impôts pesant sur Coventry que cestui-là consentit à la chose, sous réserve qu’elle chevaucherait la ville entièrement nue. Ainsi fit-elle, magnifique et hardie. Ces vraies histoires ou ces légends, ces charmes d’autrefois, ces monstres de maux et ces biens fous, Claudie Maigrot les rapporte à travers ses Tapisseries ornementales, dont l’exposition se tient depuis quelques jours à Bersaillin: une fresque d’une vingtaine d’œuvres au format respectable (encore n’a-t-elle pu amener les plus grandes), ressuscitant le Moyen Age, sa douceur de vivre et sa brutalité, ses fables et ses vivantes paraboles. Au reste, ne cherchez là ni fils de trame ou de chaîne, de navette ou de métier à tisser non plus. Car Claudie Maigrot exécute ses tapisseries par application sur forte toile de pièces de tissus préalablement dessinées et découpées d’après cartons. Patchwork, alors? Faux, puisque ici, les coutures faites à l’endroit sont non seulement visibles mais font partie du motif en modelant par le point de bourdon les veines de soudure d’étain des grandes fenêtres de cathédrales. Technique singulière, du plus heureux effet! “ C’est confie l’artiste, en conciliant l’amour du vitrail et celui des belles étoffes qu’au travers de mes rêves, je dessine, je couds, je brode, j’applique et j’incruste”. Et d’ajouter qu’elle conte des histoires en faisant chanter la soie, la dentelle, la moire ou le satin, le cachemire, le cuir et les perles, ou encore le brocart aux fils d’or et d’argent. D’ajouter aussi que cette passion qui l’a prise comme une aile d’ange il y a treize ans, la brûle “hors horloge”, chaque œuvre nécessitant plusieurs semaines de travail, sinon deux ou trois mois, à la manière de ces copistes enlumineurs, mosaïstes et autres maîtres verriers du Moyen Age, qui ne comptaient pas leur temps. “Dans le manuscrit précieux ou à Chartres, dit-elle, je suis chez moi”. Elle le dit sans nostalgie, consciente de ce que les symboles de l’époque médiévale gardent toute leur vigueur pour interpréter l’abominable et bel aujourd’hui. Il ne siérait pas d’en dévoiler trop sur cette femme qui collectionnait dejà les étoffes à dix ans, qui apprit des antiquités de son père le sens émouvant de l’objet, qui tâta de la sociologie, des cours d’anglais et des voyages…Bref qui n’entra en tapisserie – comme on entre en religion – qu’après avoir vaillamment meulé sa bosse, histoire de se trouver assez grande pour choisir entre le tout et le rien. Son art de composer instruirait maint metteur en scène; son arrogance du motif et sa sollicitude du détail sont pertinentes; son choix des tons relève du jardin japonais. Qu’invoquer d’autre? Notre regard, bien sûr, lequel découvrira des minerais prolifiques en arpentant les arcanes de l’artiste. Une exposition qui se visite en funambulant, subtile, scintillante comme des fils d’araignée. Bernard Cabiron |